L'eau de pluie comme ressource pour des espaces urbains biodivers

Avec l'augmentation des étés chauds et secs, une bonne gestion des eaux de pluie devient de plus en plus importante pour des zones urbaines proches de la nature. Il faut parallèlement se préparer aux épisodes de fortes précipitations. Il est donc grand temps pour les communes et les villes de réorienter leur gestion de l'eau.
L’hiver 2022–2023 peu enneigé, le dernier été caniculaire et le début d'automne sec sur le Plateau suisse nous ont une fois de plus rappelé que l’eau n'est pas une ressource excédentaire, même dans le château d'eau de l'Europe. Le changement climatique s'est fait sentir plus fortement ces dernières années, et il faut s'attendre à l'avenir à des périodes de chaleur et de sécheresse plus longues et fréquentes, ainsi qu’à des épisodes de pluies plus intenses.
La gestion des eaux de pluie aujourd'hui et demain
Au cours des dernières décennies, l'eau, et notamment l'eau de pluie, a progressivement disparu des agglomérations. Les sols ont été imperméabilisés et le cycle naturel de l'eau a été perturbé. L'eau de pluie a été infiltrée sous terre dans des puits d'infiltration ou évacuée hors des zones d'habitation au moyen de conduites. L'imperméabilisation croissante des sols a également entraîné la disparition progressive des espaces verts dans les zones urbaines. Les arbres souffrent d'espaces racinaires trop restreints, d'un apport d'eau de pluie insuffisant et de la chaleur dégagée par les surfaces imperméabilisées qui les entourent.
Une utilisation plus intégrée de l'eau de pluie ainsi qu’une conception de nos agglomérations tenant compte du cycle naturel de l'eau permettent d'atténuer les effets du changement climatique sur notre espace de vie. L'eau de pluie doit être absorbée et stockée temporairement là où elle tombe, de sorte qu'elle puisse s'évaporer, s'infiltrer ou être utilisée ultérieurement, selon le principe de la « ville éponge ». En maintenant l'eau de pluie le plus possible à la surface et en la guidant, le cours naturel de l'eau redevient visible et vivant pour tous. Les canalisations sont ainsi déchargées, limitant les apports de substances polluantes dans les cours d’eau et les dommages potentiels liés en cas de fortes précipitations sont réduits.
Un espace de vie pour tous
Avec la mise en œuvre de la « ville éponge », les déserts de béton et d’asphalte appartiennent définitivement au passé. Les zones urbaines sont transformées en oasis vertes-bleues-multicolores agréables à vivre. Le « vert » réfère à la végétation, le « bleu » à l’eau et le « multicolore » aux zones proches de la nature favorables à la biodiversité et au cycle naturel de l’eau. Différents aménagements en surface peuvent y contribuer :
Cours d'eau et plans d'eau semi-naturels avec fonction de rétention : Les cours d'eau ouverts ainsi que les plans d'eau artificiels avec une fonction de rétention permettent, lorsqu’ils sont aménagés dans un état proche du naturel, d’atténuer les pics de crue et d’offrir des espaces de détente à la population. En complément d’une gestion des eaux pluviales proche de la nature, ils contribuent à minimiser les dommages lors de pluies torrentielles et assurent une suffisance en eau pour la végétation lors des périodes de sécheresse. Les cours d'eau et leurs berges riches en espèces constituent en outre des axes de mise en réseau importants de l'infrastructure écologique.
Un bassin de rétention dans le lotissement Parco Casarico à Sorengo (TI). Crédit image : Igor Ponti
Surfaces non imperméabilisées : Les surfaces perméables permettent d'alimenter les eaux souterraines, d’atténuer les situations de crue et de décharger les canalisations. De plus, même de petites surfaces peuvent favoriser la biodiversité, à l’exemple des surfaces rudérales ou des massifs de plantes vivaces indigènes.
Surfaces rudérales dans la zone piétonne de Berne Bümpliz. Crédit image : Silvia Oppliger
Des espaces verts comme surfaces d'infiltration multifonctionnelles : Les arbres, les arbustes et les espaces verts évaporent l'eau et procurent de l'ombre. Ils contribuent ainsi à un climat agréable en cas de forte chaleur. Les surfaces de pleine terre sont particulièrement précieuses, car elles permettent à l'eau de pluie de s'infiltrer et aux arbres de trouver suffisamment d'espace pour leurs racines.
Un puits d'infiltration à haute valeur ajoutée dans une coopérative d’habitation. Crédit image : Max Maurer
Toitures et façades végétalisées : Les toits et façades végétalisés réduisent les températures en surface, augmentent la rétention d'eau, favorisent la biodiversité et fixent les poussières fines.
Toit plat généreusement végétalisé de l'hôpital cantonal d'Uri à Altdorf. Crédit image : Paul Sicher
De nombreux éléments peuvent favoriser la biodiversité s'ils sont intégrés de manière réfléchie. Il en résulte des habitats et des structures variées. Un choix de végétaux adapté au site garantit également que les plantes, les insectes utiles et les pollinisateurs y trouvent des habitats appropriés. Grâce au supplément de nature ainsi créé, le cadre de vie et de travail deviennent plus attrayants et le bien-être de la population s'accroît.
Planifier conjointement l'eau et la biodiversité
Des leviers à différents niveaux peuvent être actionnés pour orienter l’aménagement des espaces urbains sur cette voie : Quelle que soit l’échelle du projet, des lignes directrices peuvent être définies pour l'aménagement des espaces libres, pour la promotion de la biodiversité ainsi que pour la gestion des eaux pluviales. Celles-ci peuvent également être intégrées dans différents outils de planification territoriale, tels que les plans d’affectation.
Les nouvelles constructions offrent la possibilité de repenser complètement la gestion des eaux pluviales et d'obtenir, grâce à diverses combinaisons des éléments susmentionnés, un régime hydrologique aussi proche que possible de la nature, avec tous les avantages énumérés. Pour ce faire, une planification intégrée et une réflexion en amont sont indispensables. Le bleu et le vert doivent être pensés conjointement et développés en fonction du site. Les fosses d'infiltration dans lesquels l'eau s'écoule à chaque événement pluvieux peuvent par exemple être aménagées en prairies humides, et les surfaces qui ne sont inondées qu'une fois tous les deux ans, lors de forts et rares événements pluvieux, en milieux secs.
Utiliser le potentiel existant
De nombreuses adaptations sont également possibles dans les aménagements existants, à l’exemple des parkings qui peuvent être perméabilisés (figure 6). Sur les surfaces en grilles de gazon, on trouve parfois jusqu'à 15 espèces végétales par mètre carré, dont certaines sont rares et menacées au niveau régional.
Même les grilles de gazon regorgent de diversité. Crédit image : Silvia Oppliger
Les tuyaux de descente d'eau des toits situés à l'extérieur des bâtiments peuvent être découplés du réseau d'évacuation et orientés vers les espaces verts existants, et ceci à moindre coût.
L'eau de pluie des gouttières peut aussi être redirigée en surface. Crédit image : Silvia Oppliger
Il suffit souvent d'abaisser le fond de quelques centimètres pour créer un volume de rétention suffisant, même pour des pluies d'intensité moyenne. Les bords des bassins de rétention multifonctionnels ou des fossés d’infiltration peuvent être aménagés en ourlets herbeux et offrir un abri à de nombreuses espèces ainsi qu’une transition entre différents habitats.
Une tâche commune
Un développement urbain favorisant la biodiversité et tenant compte de l’eau réussit si tous les protagonistes de la planification tirent à la même corde dès le début. La planification est une tâche commune qui présuppose une collaboration interdisciplinaire entre tous les services et tous les acteurs spécialisés dans les communes.
Trop souvent, les planifications de la biodiversité, des espaces ouverts, des transports et de l'évacuation des eaux ne sont pas élaborées en tant que concept global, mais au coup par coup, et échouent à cause d’une mauvaise prise en compte de tous les intérêts et d’un mode de fonctionnement « en silo ». Si l’eau de pluie sous toute ses formes ‒ de la légère bruine aux cas de surcharge ‒ était prise en compte dès le départ comme une ressource pour les espaces verts et la biodiversité, les agglomérations deviendraient plus résistantes aux aléas climatiques. Un bénéfice pour toutes et tous.
Ressources pour la planification
Afin de soutenir la transition vers des agglomérations résilientes sur le plan climatique, de nombreux acteurs ont lancé l'initiative stratégique « ville éponge » sous la direction de l'Association suisse des professionnels de la protection des eaux (VSA). Le projet propose des échanges d'expériences, des webinaires et des formations continues ainsi que des exemples de bonnes pratiques. Les membres du réseau participent à l'élaboration et à la mise à jour de normes et développent de nouveaux outils pour soutenir les différents acteurs, comme par exemple un recueil de dispositions réglementaires types pour les planificateurs (plans d'affectation, règlements de construction et autres), ou encore des recommandations pour la gestion des eaux pluviales à l'échelle de la parcelle. Des informations, des exemples et des outils sont dès à présent à disposition du grand public sur la plateforme «Ville éponge».
Image principale : Igor Ponti